Le peuple, la nation et l’(im)pouvoir ~ prof. Mario Kopić

by Einar on March 19, 2012

Cet essai se propose d’examiner l’histoire et la question de la nation (au sense moderne de ce terme), à la lumière de la figure cruciale de l’historiographie des tempes modernes, c’est-à-dire à la lumière du sujet et de la subjectivité, donc en tant que devenir historique de l’homme, comme être totalement libre, ancré en lui-même, et qui, par sa propre action détermine son destin. En tant que forme de communauté humaine, la nation est avant nous nous démarquons de cette définition herdéro-romantique (en fait, irrationnelle) de la nation comme communauté extatique de la langue, de l’histoire et de la culture. Cette prise de distance n’est certes pas un geste arbitraire, elle présuppose une autre définition de la nation selon laquelle ses constituants ne sont ni la langue, ni la religion, ni la race, ni le territoire. C’est ainsi que Jules Michelet avait déclaré que la nation française était « l’entretien du monde ». L’entretien dans ce cas veut dire ce qui tient ensemble, ce qui porte, le support – le sub-jectum – (le Vor-liegende), à savoir ce qui gît au fond comme fondement et recueille tout en lui-même. Plus tard, chez Ernest Renan, dans sa célèbre conférence Qu’est-ce qu’une nation ?, ce sujet se dote de la signification de pouvoir et de volonté, de sacrifice pour le rien. Renan dit clairement qu’au moment actuel, l’existence de la nation est bonne, voire même nécessaire. Son existence est le garant de la liberté qui serait perdue si le monde ne possédait qu’une seule loi et un seul maître. Le pouvoir est chez Renan le pluralisme du pouvoir, la subjectivité y est entendue comme une pluralité de sujets. La nation donc, n’est pas seulement un pouvoir illimité mais aussi une autolimitation du pouvoir. Dans le cadre de la nation, le pouvoir et le sujet, d’une certaine façon, se limitent eux-mêmes. C’est ce que veut dire le pluralisme du pouvoir. Et c’est le pluralisme comme autolimitation du pouvoir qui détermine le principe de l’existence de plusieurs nations. Les nations sont l’autolimitation du pouvoir et ne peuvent exister qu’à l’époque d’une telle limitation et du pluralisme ou polycentrisme, ce qui permet précisément de définir la nation par l’autolimitation du pouvoir. On pourrait entendre dès lors la nation comme l’auto-fondation du sujet et du pouvoir dans quelque chose qu’ils ne sont pas eux-mêmes, dans le populaire, l’ethnique ou le national – qui a trait à la naissance (natus, natio) alors que cette auto-fondation est précisément la forme de l’autolimitation. Les individus qui sont par principe des sujets libres, leurs propres maître et loi (ce qui veut dire, être par soi-même et pour soi-même) s’adaptent les uns aux autres en se référant à une nationalité commune et ainsi limitent l’un par rapport à l’autre leur pouvoir d’expansion par principe illimité. Il est clair donc que la nation en tant que sujet et en tant que pouvoir, la nation comme sa propre loi et son propre maître, la nation comme action (historico-sociale), se distingue essentiellement du people comme l’ethnique et la natif. On considère généralement que ce qui a trait au peuple ou à l’ethnie est ce qui appartient a priori à l’homme, ou que les caractères ethnico-populaires s’acquièrent déjà par la naissance. Cela peut être vrai, mais il n’est nullement vrai qu’â l’homme appartient a priori aussi la nationalité au sens moderne de ce terme.

Il importe d’insister sur la différence entre le populaire et l’ethnique, d’une part, et la nation comme forme de la subjectivité d’autre part. Nous devons prendre la thèse de Renan selon laquelle nous ne pouvons compter parmi les composantes de la nation ni la langue, ni la race, ni la religion, ni même le territoire commun, comme principe discriminatoire de la distinction en question. Mais cette distinction, il faut la penser radicalement et jusqu’au bout. Qu’est-ce que cela veut dire?
Cela veut dire que la différenciation radicalement conduite retire au sujets et au pouvoir la possibilités d’une auto-fondation dans le populaire, l’ethnique, ou le natal, ce par quoi ils cessent d’être quelque chose d’obscur, d’irrationnel, de visqueux (le syndrome de l’Europe centrale – la Gemeinschaft – notion aussi visqueuse qu’une meduse), voire même le magique/mystique, mais se transforment en ce qu’ils sont en fait : le sujet et le pouvoir. Ils restent ainsi sans fondement, attachés à rien et responsables de rien, et donc l’eschatologie et de l’appareil messianique. Ce démontage implique la rationalisation du sujet et du pouvoir.
C’est à la lumière de ce qui vient d’être dit qu’il faut examiner la situation des nations européennes. Avec une pensée radicale de la différence, de la différence entre la nation comme forme du subjectivisme et le peuple comme ce qui incarne l’ethnique, le natal, le destinal, nous n’avons plus affaire à nations européennes comme à un phénomène élémentaire ou archaïque ou à un être qui porte les stigmates d’une assignation ancestrale. Cet être a visiblement beaucoup de mal à s’adapter à la coexistence avec d’autres nations, et ne peut empêcher de temps à autre l’explosion de ces forces élémentaires, ancestrales, irrationnelles. Non. A la lumière d’une pensée radicale de la différence, on n’a affaire à présent qu’à des sujets de pouvoir différent, et la question de leurs rapports réciproques est une question d’entente et de choix rationnels. Le problème est donc un problème de pouvoir. Toute adhérence à l’irrationnel, au sacre, (l’essence populaire sacrée) et au naturel (à savoir tout ce qui est populaire, natal etc.) introduit dans cet ordre rationnel des éléments irrationnels et des tensions funestes. Par cette « promiscuité », le pouvoir s’irrationnels, s’affole, devient destructeur, meurtrier. C’est la nation ayant perdu la raison. La nation comme pouvoir irrationnel, c’est-à-dire comme pouvoir ancré dans le populaire et l’ethnique, c’est la déficience du pouvoir, puisque le pouvoir réel c’est l’esprit humain créatif rationalisé jusqu’au bout. L’esprit humain créatif comme raison et organisation/direction rationnelle, c’est aujourd’hui le devenir du pouvoir. C’est la cybernétique comme « science fondamentale ». On n’acquiert pas le pouvoir au nom du peuple, de élément ethnique, mais seulement sur fond de technologie et de cybernétique. Le problème de la nation est un problème de pouvoir, de rationalisation. La question de la nation est, par conséquent, une question décisive de dés-eschatologisation, de laïcisation, étant donné la résurrection du cléricalisme dévorateur et l’urgence de l’affranchissement de la nation comme sujet historique, (ce qui pourrait même être entendu comme une sorte de « dénationalisation »), dans la mesure où la nation comme sujet historique ne doit plus chercher ancrage dans le primordial et le populaire.

Il ne s’agit plus de savoir ce qu’une autre nation fait de la nation, mais il s’agit de savoir ce que la nation fait d’elle-même. Ce n’est qu’ainsi que nous pouvons trouver la source de sa réaction irrationnalo-hystérique et dégager l’espace pour une action libre de la subjectivité rationnelle pure. La rationalisation du pouvoir de la nation c’est son affranchissement, son affranchissement dans le but de participer au devenir du pouvoir mondial comme techno-science. Ail n’y a là que deux plans : à travers le retour du pouvoir à lui-même – c’est-à-dire l’affranchissement du pouvoir de tout mélange avec le populaire et l’ethnique, donc de tout ce que le pouvoir n’est pas par lui-même – se dégage dans son ensemble le niveau de l’entente rationnelle, le choix, l’option, ce qui implique des structures politico-sociales parfaitement transparentes et des intérêts concrets clairement explicités. Et l’autre plan, celui où nous communiquons comme des êtres d’une époque précise de l’histoire. Si ce plan ne s’ouvre pas pour nous, si nous ne sommes pas ouvertes pour lui, ou si nous ne voulons pas nous y ouvrir, alors il ne nous restera plus qu’à adopter l’idée que le « sang n’est pas de l’eau » et tomber dans une structure de discrimination raciale.

Il ne s’agit pas ici d’une pure et simple négation du populaire ou de l’irrationnel. Il s’agit seulement de déposséder le sujet de tout élément ancestral, primaire ou populaire, de dégager le sujet afin qu’il puisse se « constituer » en ce qu’il est en vérité. De la sorte, même le populaire comme tel pourra par la suite s’ouvrir à nous, et nous pourrons nous ouvrir à lui. Une telle restitution ne veut pas dire une mythisation et mystification de l’histoire, ni non plus une autarcie et un repliement sur soi. On pourrait la définir, comme l’a fait une fois Martin Heidegger, comme « poétisation » (Dichtung) et comme une pensée historiale originale en sa propre langue. Il nous faudra relire l’intégral « penser et chanter » du passé à lumière de la différence entre la subjectivité et le populaire, l’ethnique. Les nations européennes sont encore loin de pouvoir se débarrasser d’une lecture et d’une interprétations traditionnelles archaïques et mythiques – en fait nationalistes-chauvinistes – de l’héritage culturel. L’héritage culturel dans un tel usage historico-social nationaliste se transforme en kitch visqueux, le kitch comme réduction idéologique de la culture per definitionem. D’où, par conséquent, la déficience de la culture de masse, de la culture des médias. Le problème national « descendant » (et non pas transcendant), après tant d’années d’un nationalisme étouffant, et l’héritage culturel se mettront enfin à parler un langage universel, tout simplement humain. Nous aurons affaire à ce moment-là à quelque chose que nous pourrons appeler dialogue, polilogue etc.

Prof. Mario Kopić, né le 13 mars 1965 à Dubrovnik en Croatie, est un philosophe et traducteur.Mario Kopić a fait des études de la philosophie et de la littérature comparée à l’université de Zagreb. Il a continué les études de la phénoménologie et l’anthropologie politique à l’université de Ljubljana, puis de l’histoire politique et l’histoire des idées à l’Institut Friedrich Meinecke à l’université libre de Berlin (sous la direction d’Ernst Nolte) et de la religiologie comparative à l’université La Sapienza de Rome (sous la direction d’Ida Magli).Le travail philosophique de Mario Kopić est sous l’influence de l’approche philosophique italienne connue comme la pensée ‘faible’ et de la pensée politique-étique de Derrida. Les principaux intérêts de Kopić sont l’histoire des idées politiques, la philosophie de l’art , la philosophie de la culture, la phénoménologie et la philosophie de la religion. Kopić a traduit plusieurs œuvres et textes de philosophes français en croate : Derrida, Foucault, Levinas, Baudrillard, Ricoeur et Cioran. La traduction croate par Mario Kopić du poème philosophique Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche a été publié à Zagreb en 2009.

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